Histoire de Marie

On me donne début juin, la collection des photos de famille de Marie. Bonheur et impression étrange de me trouver en possession de la mémoire d'une famille que je ne connais pas. Je sais seulement qu'elle était fille d'immigrés espagnols (Majorque, Soller) et que ses parents tenaient rue Sadi Carnot, une épicerie "Le Jardin d'Espagne" .
J'ai publié une première photo, et tous mes amis se sont mis à écrire...
Alors ce blog où l'histoire de Marie s'écrit (s'invente) petit à petit... au fil des commentaires, des messages
.
Un grand bazar ...
work in progress,

B. Chaix (juin 2010)

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Générique de fin
(avant un autre projet, certainement)


Merci à tous les amis auteurs, ce fut une belle histoire.
François a écrit un bel adieu à Marie . Je n'écrirais pas plus.

Marie , la vraie, est décédée l'an dernier, le 31 mars.

B Chaix (26 mars 2011)

dimanche 20 juin 2010

# 4 Je n'ai plus rien su de vous tous.

6 commentaires:

  1. Le Bosphore

    Michelle l’imaginait depuis qu’au lycée de Romans sur Isère, elle avait lu passionnément Murder on the Orient Express ( en démasquant très vite l’assassin de Ratchett). Entre la magie bleue ottomane et le thé de 17 heures (érotisme compris). Elle y rêvait d’une vie à la Mary D. , la jeune gouvernante anglaise.

    Ainsi dire qu’elle était prête pour le premier jeune aventurier un peu tendre, celui qui aurait fait le tour de la mer Noire avec Jules Verne. Ou avec n’importe quel poète français…

    Pourtant ce fut le bel Oya., né à Istanbul. Commerçant ambulant à l’origine, son père avait ouvert une épicerie sur rue à Romans sur Isère. Oya faisait des études de commerce.. Michelle se sentait libre, moderne, voulait voir le Bosphore. Le grand-père d’Oya possédait-il un kösk en bois sur la rive asiatique ?

    Ils sont partis en train en 58. Elle nous a envoyé cette photographie, sans nom, sans date. Une voie ferrée inaboutie, une maison en bois inaccessible sur l’autre rive, au fond les collines. Et puis rien. Jamais.

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  2. Roland de ma mémoire, de cette époque, si fier et si fort. Marie était sa soeur. Guide de montagne, il partait des jours entiers et parcourait les pentes glacées, il aimait la neige, les sapins et les feux de bois. Objecteur de conscience, révolté, jamais d'accord avec la majorité. Des idées révolutionnaires, nous adorions l'entendre parler des droits des hommes, des droits de la femme, de la liberté, des ennemis des peuples. Antifascite, antiroyaliste, réactionnaire, un pur idéaliste en fait. Du bon pain ,de la chair d'amour et de don de soi. Marie parfois ne comprenait rien à cet homme qui avait grandit avec elle, avec nous, sur les bancs de l'école du village. Il était aussi ombrageux, taciturne, sa cigarette brûlant ses lèvres, sa guitare posée au coin de la cheminée. Un pull blanc noué autour du cou.
    Des orages d'amour et de tnedresse. Rien à attendre, ni à vouloir de lui. Un passage. Une traversée, oui, un homme comme une traversée qui jamais ne dure, mais que l'on n'oublie pas; un homme qui ne reste pas. La dernière fois que je l'ai vu, c'était au pélerinage du 15 août, à la chapelle de Notre Dame des neiges. En bon montagnard, il avait gardé foi dans la bonne dame blanche et il l'aimait à sa manière. Il y avait déjà plusieurs mois que nous étions séparés. Je préparais mon départ pour la ville.

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  3. Marie était devenue Institutrice, c'était le rêve de beaucoup de filles à l'époque. Rares étaient celles qui accédaient à la réalisation de ce désir. Les parents de Marie étaient bons et généreux, ils avaient connu la famine et la pauvreté. Ouvriers agricoles sur des terres qui n'étaient pas les leurs, ils savaient ce qu'il en coûte d'être prisonnier de quelqu'un, de ne pas être libre, de tout devoir à un autre. Ils ont travaillé, économisé durant des années pour enfin pouvoir acheter leur boutique " le jardin d'Espagne ". La mère de Marie cousait une bonne partie de la nuit pour gagner de l'argent. Son père allait à l'usine travailler de nuit. Une vie de travail, travail ,travail, on entendait ça... On ne comprenait pas bien. La colonie Ibérique était peu nombreuse. Quelques fêtes de temps en temps.
    1931, arrivée en France, faire tamponner sa carte, toujours justifier de ses droits, subir les mépris, les humiliations, apprendre la langue et se débrouiller, être seuls... Puis , quelques années après,savoir ce qui se passe là-bas derrière la frontière. Le chagrin pour les frères, la honte de ne pas en être, accueillir les réfugiés.
    Exode, diaspora, génocide, la mémoire encore une fois qui saigne et qui pleure, je viens de revoir "labyrinthe " et ce film me parle à jamais de tout cela.

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  4. je me souviens du matin où j'ai entendu la chanson " la fanette" et je nous revoyais, tous trois, en vacances au Tréport, quelle idée ! Si loin de notre terre natale. Il faisait chaud, nous courions dans les vagues,nous dormions à la belle étoile, nous chantions à en perdre haleine. Et le serment de se retrouver là, et voilà, j'ai oublié le jour et l'heure, à quoi bon y penser ? Je ne m'en souviendrai jamais. Roland et Vincent n'étaient pas du même hameau mais nous nous aimions, amis de tendre enfance et de longues dates, oui, de toutes date smémorables. C'est le mensonge qui tue l'amour. Pourquoi faut il donc qu'il existe, celui va mentir pour rester le plus fort ? Désir de puissance, de pouvoir? Dans le film de Truffaut j'ai retrouvé ce mensonge, mais Catherine jouait le jeu du menteur. Nous, nous étions si simples alors, de toute la force de notre âme, nous nous donnions à ce rêve d'une amitié par dessus toute chose.

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  5. C'était l'été 45, on imaginait une comédie musicale. Marguerite et Marie, faisaient les pitres sur un pylône au bord du fleuve. Leurs corps, suspendus aux arêtes d'acier, dessinaient le V, que nous appelions tous. Paul chantait à tue-tête "On m'appelle Robin des Bois". Moi je jouais les cadreurs depuis la fosse d'orchestre.
    Cet été là, Paul hésitait entre Marguerite et Marie. Je l'accompagnais sur les collines. On savait que la fin de la guerre était proche. On parlait. Paul reprendrait ses études, Marie aurait un poste du côté de Die ou de Bourdeaux, Marguerite épouserait Roland ou un autre. Et à vingt ans, nous saurions que tout était déjà joué.
    Ou bien : cet été là, Paul hésitait entre Marguerite et Marie. Un jour du mois d'août, il est parti avec Marguerite se promener de l'autre côté du fleuve. Il y avait un bal dans les collines. On s'est attardé. Ils ont dormi dans les foins pendant que les avions, remontant le fleuve, détruisaient les ponts de la vallée. Au matin, il n'y avait plus de retour possible.
    Avec Marie, nous les avons vus sur l'autre rive. Puis ils ont disparu.
    Cet été-là, je l'ai terminé dans les bras de Marie.
    Ou peut-être encore : Paul et Marguerite se sont donné rendez-vous au bord du fleuve. Mais Marguerite ne fait rien sans Marie, qui l'a accompagnée. Paul un peu désappointé fait le pitre. Marie l'agace. Marguerite l'enchante. Je me dis que j'ai une chance.
    Ou bien. Marie est arrivée au bout de la route qui ne menait nulle part. Les rails s'enfoncent dans les eaux du détroit. De l'autre côté, c'est l'Orient des rêves inatteignables. Marie ne s'attendait pas à ça. Sa petite robe blanche et sage flotte au bord du précipice. Elle regarde Paul qui l'avait accompagné jusqu'ici mais qui au moment où les rails plongent dans le vide est resté en arrière. Puis Marie s'élance.
    Encore ceci. Marguerite et Marie ont parié : aller le plus loin possible, aller le plus haut possible. Marguerite suit les rails, elle quitte la ville bombardée, longe la voie longtemps, croise une route où circulent des camions et des soldats, elle ne se retourne jamais, traverse des villes où elle ne connaît personne, franchit d'autres fleuves et des sommets, s'égare dans des marécages, navigue à la voile de la belle aube au triste soir, change de continent, parcourt à cloche-pied de géantes marelles qui lui font tout oublier de Paul et de Marie. Un jour elle se souviendra. Marie, de son côté, grimpe sur un pylône. Paul, amusé, la regarde en fumant une cigarette. Elle redescend bientôt et se jette dans ses bras. Des barques remontent lentement le cours d'eau. Un avion, très haut, semble veiller sur eux.
    François

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  6. Marguerite rêve, elle s'est endormie au pied du pilône après la longue marche qu'ils ont faite dans l'après-midi. Les collines étaient si belles mais l'air sec, la chaleur moîte ont eu raison de so ncorps, elle sommeille et elle rêve. La voici seule, debout devant la voie ferrée dévastée. Elle est là , comme ces femmes dans les peintures de Delvaux, l'entrée dans un songe qui semble si réel. Elle est fragile, attentive au vent qui joue sur son corps, frôle ses jambes,elle revient sur les ruines de l'ancienne gare, là où ils jouaient enfants, tant d'années qu'ils se connaissent, leurs prénoms sonnent comme une chanson, une mélopée : Paul Marie Marguerite et François. Non, Marguerite n'épouserait pas Roland, l'écorché vif, le taciturne, le vagabond ; elle se sentait de plus en plus proche de Paul. Pour l'instant, Paul assis sur une roche moussue, fume une cigarette anglaise et regarde Marguerite qui bouge un peu les paupières, allongée sur l'herbe rase. Elle riait aux éclats tout à l'heure en grimpant sur les fers du pilône.Marie chantait comme à son habitude, de tous temps ,elle chante ou elle raconte des histoires, des contes. Marguerite a le sentiment d'être entrée dans le dernier conte de Marie : au pays des neiges oubliées, en un temps qui jamais ne sera encore le nôtre, au clair de l'enfance : il était une fois, en des temps si lointains, une reine, non pas la reine des neiges, ni la princesse du gel, mais la fée des lunes antiques, celle qui préside aux destinées. Marguerite marche le long des rails ravagés, des avions passent bas dans le ciel, des oiseaux noirs la frôlent, elle marche lentement, il n'y a personne, surtout, c'est le silence qui résonne : étrange, un silence qui façonne un son. Marguerite arrive devant la gare détruite, elle entend qu'on l'appelle et c'est Paul qui lui tend les mains.
    Lorsqu'elle s'éveille, surprise, elle voit Marie et François qui s'éloignent, main dans la main.
    Paul écrase son mégot.

    On entend Marie qui parle, elle raconte à François le dernier livre qu'elle écrit, Marie a été contaminée par Kostro, elle écrit, des contes, des histoires à dormir debout, des récits inachevés, c'est un enchantement que de l'écouter, le soir au coin du feu de bois.

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